« Une perle à neuf inclinaisons »

Lors du dernier stage que j’ai animé, j’avais pris exemple sur les classiques du Taijiquan 太極拳 pour étayer les thèmes de la pratique du week end.
Pour cela, j’ai pris appui sur l’excellent travail de traduction du Professeur Yang Jwing-Ming, dont nous pouvons apprécier la pratique & l’esprit ici:

Je résonne plutôt bien avec de nombreux propos tenus dans cette vidéo, et elle reprend les fondements de ma pratique quotidienne et de ses concepts.
Je n’ai jamais rencontré Yang Jwing-Ming, mais j’ai eu la chance d’être conseillé de le découvrir et de prendre le temps de lire son travail par Henry Plée, un autre grand homme des arts martiaux extrême-orientaux. Mon professeur en Taijiquan, Thich Nhuan Tri, tenait à propos de la notion d’Art & de Martialité, les mêmes grandes lignes d’idée, a fortiori renforcées par le fait qu’il était moine bouddhiste: la mort était donc son quotidien et un axe de sa propre méditation, autant que la vie. Pour lui, se faire intime avec la notion de transformation -donc, par extension , la grande transformation qui nous attend tous – était à la racine même du Taijiquan.

Une des parts que j’apprécie le plus dans le travail de Maître Yang , c’est son effort de traduction. Que l’on soit d’accord ou pas, il reste considérable. Dans un des livres que j’ai choisi de vous présenter –Les Secrets des Styles Li et Wǔ – j’ai mis l’accent sur le passage suivant: je voudrais approfondir de façon écrite ce que j’ai pu en comprendre, vu qu’alors, je n’ai pas eu le temps de l’exprimer.

C’est un passage du Traité sur le Taijiquan écrit par Wǔ Yǔxiāng 武禹襄 et qui commente 13 postures et leur façon de les pratiquer. Je l’ai toujours trouvé intéressant, car il est rempli de plusieurs niveaux de lecture assez riches et qu’il me semble empli de l’essentiel du taijiquan, quand on le décortique. Je vais l’aborder en fonction de ses mots-clés et tenter de vous proposer quelques pistes, du moins ce que j’en ai compris:

« Un fil »:

Pour l’auteur, la pratique du taijiquan se compare, dans l’attitude -la façon de « conduire le Qi » – au fait de passer un mince fil dans un perle. Ainsi, pour Wǔ Yǔxiāng, la pratique du Taijiquan permet de développer une finesse et une subtilité telle que l’esprit peut conduire son propre mouvement dans des espaces & conditions quasi impossibles a priori. Quels en sont les « ingrédients »?
Déjà un état: Je pense à l’action d’enfiler un fil dans un chas d’aiguille. Je me souviens qu’à l’époque j’avais de suite mis en pratique l’expression après l’avoir lue, je me souviens alors que j’avais remarqué l’attention nécessaire à cette simple action mais aussi, la détente… car plus j’approchais le fil du chas , les doigts crispé, plus je manquais le coche. A l’inverse, plus j’arrivais avec une attention peu marquée, plus je posais le fil proche du chas… sans pouvoir passer vraiment le fil. Pour arriver à passer le fil dans le chas de l’aiguille, il m’aura fallu à la fois une attention juste de l’esprit et une détente certaine du poignet, des doigts et même du corps, pour ne pas trembler et pour avoir l’espace nécessaire, la marge qui me permettais le geste juste. C’est donc dans dans un équilibre subtil, entre détente du corps et présence consciente que l’on peut proprement « conduire le Qi » et ainsi, « atteindre le plus minuscule des endroits » à l’intérieur de soi. L’interne ne veut pas dire mollesse, l’interne ne veut pas dire fantaisie: au contraire. Dans une pratique authentique, tout a un sens. Et l’un des sens du taijiquan -comme de tous les arts martiaux et arts du mouvement – c’est qu’on progresse sur un sentier qui peut nous permettre d’atteindre une liberté intérieure et extérieure telle que « passer un fil dans un trou à neuf inclinaison  » n’est pas impossible, selon un certain état de l’être.

Wǔ Yǔxiāng 武禹襄


« Un trou à neuf inclinaisons »:

Le chiffre neuf en Chine exprime la plénitude et l’accomplissement de toute choses. Numériquement, le chiffre neuf correspond à l’étape ultime avant le dix (1+0), c’est à dire le retour à la source, au début du cycle (1) mais différemment, jamais le même, car empli du chemin passé, transformé par ce chemin (0).
Nous sommes ici en contact avec la perception de l’espace et du temps extrême-orientale, où tout est cycle et changements, tout est diversité avec de nombreux sens et pourtant , paradoxalement similitude, refrain et retour.
Ainsi, faire passer le fil par un trou à neuf inclinaisons désigne trois points importants: l’entièreté de la vie elle même, l’idée d’une progression menée à son optimum, en quelque sorte son terme, mais aussi l’aspect complexe, divers, insaisissable de la vie.

Déjà pour la diversité, on parle de la diversité des formes corporelles et des postures. 13 postures, cela ne veut pas dire qu’il y en a que 13 dans l’éventail des formes se corps et de mouvement. Cela veut dire que ces 13 postures sont des pistes qui mènent à une diversité de variations et de nuances. Quelle qu’elles soient, ce qui semble demeurer, c’est l’état intérieur sous entendu dans l’action de passer le fil, c’est de goûter cet état intérieur qui permet la fluidité et le changement.
Sur le plan martial, cette fluidité est une conséquence d’un animalité arrivée à maturité, c’est à dire qui a rejoint l’espace purement humain de l’homme dans une unité. L’animalité, c’est la somme de tous les fonctionnements profonds et des instincts, développés lentement par des millions d’années d’évolution et présente en chacun de nous comme un héritage, nous ayant permis ici d’exister, dans la grande chaîne de l’histoire. Et parmi les fonctions animales, il y a la notion profonde que proies comme prédateurs (chacun face de la même pièce) partagent: la fluidité lègère, celle qui permet de demeurer silencieux, d’attendre, de ne pas transparaître, d’effectuer des gestes fulgurants comme léger, insensibles comme puissants. Des gestes permettant à la proie de disparaître et au chasseur de ne pas être attendu. En ce monde où tour à tour, nous sommes amené à être l’un et l’autre, la fluidité et la légèreté, quelle que soit notre forme est une voie de développement certaine, pour une unité au delà de la forme. Ce qui est valable pour le corps, l’est tout autant pour l’esprit.



Pour l’aspect complexe: Il y a les moments difficiles que l’on retrouve dans la gestuelle quand on l’exécute, les poses et les postures difficiles à tenir, qui nous en apprennent sur nous même et notre état. A l’intérieur de nous, il y a ces espaces semblables à des perles avec un passage à neuf inclinaisons, autrement dit en stress ou en torsions, en scléroses même, où notre métabolisme, notre sang, notre lymphe, notre influx nerveux doit circuler, parfois prendre le temps de se frayer à nouveau un chemin.
Sur le plan martial, dans le combat, tout se passe dans un environnement toujours plus restreint ou bien toujours inattendu. Les experts parlent d’un espace de 3 cm, d’autres parle de l’inconnu et de la manière de gérer notre peur vis à vis de ce dernier. Comment faire passer le fil alors? Faut il vraiment y penser?

Wu Wei

Je me permettrai de finir ce sujet par un angle plus philosophique, au risque de dérouter, voire de faire fuir. Des questions qui résument en substance la notion de mouvement et d’arrêt.
Comment, en tant qu’individu, puis-je passer à travers les occurrences et les phénomènes de la vie, même dans des moments où ils sont les plus exigus, les plus inconnus, les moins praticables?
Peut on volontairement arriver à faire passer le fil de notre conscience / existence, à travers des espaces et des lieux inconnus divers?

Au fond, peut-être qu’une façon de passer la vie, – cet espace à neuf inclinaisons – c’est de relâcher son corps et son esprit d’une telle façon qu’il ne faut pas intervenir dans l’action, sous peine de s’y arrêter, de créer un focus qui bloquerait le mouvement et le passage.
Nous parlons ici de « non-intervention »: au japon on a parfois appelé cela « Mizu no Kokoro » ou bien « Iko Kokoro »: l’esprit uni et fluide, sans tension, allant d’un seul élan en toute choses. Un état psychocorporel qui s’apparente à un profond lâcher-prise mâtiné d’une présence constante. Aucun refus, aucune fuite, mais aussi aucune soumission violente pour soi: juste être.

Cette réalité spirituelle est surtout très concrète: elle ne vient pas en claquant des doigts. Ceci dit, ici, il s’agit d’amener le pratiquant vers quelque chose de positif, une expérience.

Mouvements

Voilà quelques pistes , qui sont aussi les miennes. Je vous laisse l’expérimenter en pratique, et vous donne rendez-vous au détours de nos chemins, pour en « parler » dans le silence du geste et de l’intention 🙂

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